Réponse aux godo


Le Zen à l’Ouest

Rapport critique sur l’Association Zen Internationale

I. Fondation de l’Association Zen Internationale

L’ "Association Zen Internationale" (AZI), une organisation française qui a son siège à Paris, a été fondée par Taisen Deshimaru (1918-1982) au début des années ‘70.

Bien d’avantage que les 2000 membres officiels pratiquent le Zen dans les dôjôs de l’association. L’AZI est la plus grande organisation Zen et la plus répandue en Europe avec ses "branches" au Royaume-Uni (IZAUK), en Belgique (AZB) et aux U.S.A. (AZA). Dans son temple "La Gendronnière" près de Blois, on organise des sesshins de manière régulière.

Deshimaru était un prêtre Zen japonais qui est arrivé en France en 1967 afin de porter "la graine du zen" dans le sol fertile et frais de l’Europe. Il a toujours conçu sa venue comme une "mission". Aujourd’hui, après la mort de Deshimaru, l’AZI est dirigée par ses anciens disciples qui considèrent que leur tâche est de continuer sa mission. Deshimaru appartenait au lignage du Zen Sôtô et prétendait être un disciple du fameux prêtre Zen, Kôdô Sawaki (1880-1965). Ceci, cependant, est aujourd’hui contesté par quelques uns des disciples de Kôdô Sawaki. Quoiqu’il ait reçu l’habit religieux (kesa) de Sawaki, il n’en avait pas reçu un shiho formel (c-à-d, une reconnaissance officielle de la succession dans le Dharma), ce qui aurait constitué une transmission bona fide. En fait, son shiho provenait de maître Yamada Reirin.

La récente publication du livre de Brian Victoria "Zen at War" a fourni des données historiques qui requièrent une évaluation nouvelle de Kôdô Sawaki, un homme qui avait été jusque là l’objet de louanges en tant que Maître Zen "éclairé", au Japon et à l’étranger, mais qui était apparemment un atroce fauteur de guerre bouddhiste. Il se vantait ouvertement du nombre de gens qu’il avait tués pendant la guerre russo-japonaise (1905) et incitait ses étudiants bouddhistes à se sacrifier sur le champ de bataille pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il prétendait, par exemple, que de jeter une bombe était équivalent du précepte de ne pas tuer. A cause de sa myopie, Deshimaru n’a pas combattu pendant la guerre, mais il fut envoyé en Indonésie pour travailler pour Mitsubishi, le plus gros fabricant d’armes du Japon. Après la guerre, il a mené ses oeuvres en construction de routes et de ponts de même que dans d’autres domaines divers, mais toujours sans grand succès. En fait, il s’est trouvé confronté à plusieurs reprises à l’insolvabilité. Selon son autobiographie, il suivait Kôdô Sawaki, mais avait choisi de ne pas vivre dans un monastère. En 1967, une invitation d’un groupe de pratiquants de la macrobiotique lui offrit une chance de quitter sa patrie et il partit pour la France.

Une fois en Europe, Deshimaru s’est brusquement présenté comme le seul vrai maître Zen parmi toutes les traditions qui font remonter leur lignage au Bouddha. Il interprétait son échec dans la société comme une "profonde expérience de mujo", ou impermanence qui lui avait donné le sentiment d’être appelé à une "plus haute tâche". Après quoi, curieusement, il ne parla jamais beaucoup de sa femme et de ses enfants qu’il avait laissés derrière lui, au Japon; on a l’impression qu’il les avait délibérément expurgés de son autobiographie. Lorsqu’il parlait de lui-même, Deshimaru n’employait pas toujours un langage modeste. Dans l’avant-propos de son livre "Za-Zen — La Pratique du Zen", il déclarait: "Mon Zen résume les enseignements de tous les Bouddhas, de tous les maîtres et de tous les sages, et de l’expérience spirituelle de l’Asie". Dans tous ses quelque 25 livres, on ne pourrait trouver la plus légère indication d’une auto-critique, ou d’une incertitude. Bien au contraire: tous ses enseignements ont l’air de l’autorité effrontée: en tant que maître éclairé, omniscient, il se tient au delà de la critique. Il était clair pour ceux qui l’entouraient, cependant, qu’il avait une faiblesse dangereuse pour l’alcool. En rétrospective nous savons qu’il n’a pas dit la vérité à ses élèves. Bien qu’il ait su les brutaux excès de temps de guerre de Sawaki, Deshimaru n’a jamais mentionné quoi que ce soit de négatif. Au contraire, il chantait les louanges de son enseignant en tant que maître vrai et éclairé, et de lui-même en tant que vrai disciple.

 

II. Structure présente de l’AZI

Aujourd’hui, la structure interne de l’AZI est hiérarchique avec le Comité et les "maîtres" au sommet qui travaillent ensemble. Après la mort prématurée de Deshimaru en 1982 (il est mort à 68 ans d’un cancer du pancréas), ses disciples se retrouvèrent sans qu’aucun ait été désigné son héritier. Comme dans son propre cas, le "Shiho" a été conféré à trois de ses disciples par quelqu’un d’autre agissant en tant que représentant, c’est-à-dire par Niwa Zenji, le précédent abbé du Eihei-ji. Il est intéressant de constater qu’autant Niwa Zenji que Yamada Reirin ont, selon l’étude de Brian Victoria, un passé assez lourd en matière de comportement en temps de guerre, et après également. Evidemment, ceci a été soigneusement caché aux pratiquants occidentaux jusqu’à aujourd’hui. Des trois successeurs désignés, l’un est mort et l’autre a quitté l’AZI en 1995 pour cause de querelles internes. Ce dernier a fondé la European Zen Association à Amsterdam. Il semble qu’il soit parti parce qu’il ne pouvait accepter un autre "Godo" (= maître ou disciple avec de hautes responsabilités) à ses côtés et qu’il ne se sentait pas dûment respecté par tout le monde autant qu’il aurait voulu. En 1998, deux anciens disciples ont fait le voyage du Japon et reçu un "Shiho" formel eux-aussi. De sorte qu’à présent, il y a trois personnes qui s’appellent "maîtres" et prétendent être "dans la lignée des Bouddhas et des Patriarches". Ce qui n’est pas mentionné, c’est que, historiquement parlant, la "théorie du lignage" est plus que fragile et sert seulement, de toute évidence, de légitimation au principe de la chefferie incontestable.

Un autre important facteur de pouvoir à l’AZI est le Comité qui est responsable de l’administration de l’AZI. Ils administrent l’argent et les propriétés et possèdent donc le pouvoir réel. Il consiste de quelques 20 ou 30 disciples qui entouraient maître Deshimaru. Les trois "maîtres" actuels sont également membres du Comité. L’un d’eux occupe la fonction de président de l’AZI, unifiant ainsi l’autorité "spirituelle" et administrative en une seule main.

Le Comité lui-même est "élu" au cours d’une procédure qui est assez obscure et anti-démocratique. J’ai une fois assisté à une assemblée générale où on a présenté à chacun une liste d’une vingtaine de noms présentés comme candidats pour le Comité. On m’a expliqué que sur cette liste, on pouvait supprimer deux noms. Les personnes restantes étaient automatiquement élues. C’était-là l’ "élection".

En général, les résultats de cette "élection" sont, à l’exception peut-être d’une seule personne, étaient décidés avant même que le moindre vote ait eu lieu. La raison en est le système des "pouvoirs". Les chefs et les anciens disciples présentés pour le Comité possèdent suffisamment de pouvoirs de leurs adhérents chez eux pour s’élire eux-mêmes peu importe le vote de l’assemblée générale. De sorte qu’il est impossible pour de nouveaux candidats de se faire élire sans "emprunter" des pouvoirs aux anciens membres du Comité et sans leur consentement préalable. De même est-il impossible de se débarrasser de la "clique" des disciples qui tiennent le pouvoir. La fonction des membres présents à l’Assemblée Générale et votant est, en réalité, seulement de remplir le quota des membres présents requis par les statuts. En réalité, leur vote n’a aucun poids. L’un des chefs l’a ouvertement admis lors d’une réunion des responsables à laquelle je participais. Les participants à l’Assemblée Générale, cependant, ne savent rien de tout ceci lorsqu’ils votent en confiance.

La structure ne permet pas un équilibre du pouvoir qui inclurait l’intérêt de tous les membres. Le Comité est un "in-group" absolu qui ne tire sa légitimité que du fait d’avoir été de proches disciples de maître Deshimaru et qui "savent", par conséquent, ce qui vaut mieux pour les autres. A part des membres du Comité, personne ne sait réellement ce qui se passe à l’intérieur.

Les membres font très attention à ne rien laisser sortir ou ne rien dire de plus que ce que l’on sait déjà. Il est évident que la transparence minerait leur pouvoir parce que leur autorité est seulement basée sur le postulat qu’ils disposent d’une connaissance et d’un savoir "supérieurs". Ce qu’on peut voir de l’extérieur, c’est que le Comité et les "maîtres" travaillent apparemment ensemble afin de respecter les "sphères d’intérêt" des autres. Ce qui signifie qu’à présent, chaque membre a une certaine région géographique préférée où "pêcher" de nouveaux adhérents. Chaque "Godo" dirige l’une des six périodes de pratique d’été de sorte à se "partager le gâteau" en commun. Cette sorte de coopération a fonctionné jusqu’à aujourd’hui, mais ça ne ressemble pas du tout à un mariage d’amour. Actuellement, il est indéniable qu’un processus de régionalisation soit en cours, de sorte qu’il semble logique de penser qu’en conséquence, un ou plusieurs des chefs parte de son côté à l’avenir.

Parmi tous les disciples aujourd’hui, en particulier parmi ceux qui prétendent avoir été proches de maître Deshimaru, on peut retrouver la même croyance en l’autorité incontestable, comme c’était le cas de leur prédécesseur. De son vivant, Deshimaru leur avait promis: "même si vous maintenant êtes seulement disciple, mais après vous pourriez devenir maître pour éternel. Pendant Zazen vous tout le monde devient Bouddha ou Dieu". Tous, maîtres et anciens disciples qui tiennent de hautes fonctions dans l’organisation, aucun ne se lasse jamais d’insister et d’enseigner aux autres que Zazen ne doit être basé que sur la "transmission" de maître à disciple. Cette transmission, et donc la pratique "correcte", requiert une soumission totale au chef. Evidemment, il ne s’agit pas au départ d’une "soumission physique", par exemple, suivre tous les ordres que le chef pourrait donner. Ce que ça veut dire, c’est au départ, l’acceptation des enseignements et de la position du chef en tant que maître spirituel qui sait le mieux ce qui est bon pour vous. Ceci est décrit comme "suivre" le maître. Un "bon" disciple est celui qui laisse de côté son esprit critique et "suit" sans le moindre "si" ou "mais". Ceci veut dire que le disciple bouge lorsque le maître bouge, il mange lorsque le maître mange, il boit lorsque le maître boit, et ainsi de suite. Finalement, il est censé devenir le portrait craché ou l’empreinte du maître qu’il s’est choisi. C’est là l’idée sous-jacente au principe de "transmission" tel que décrit dans le "San Do Kai" du moine chinois Sekito Kisen. Tout autre comportement serait considéré et critiqué comme étant une "mauvaise pratique" et une "illusion" provenant de l’égo individuel. Comme Deshimaru lui-même, certains des disciples de haut rang se réfèrent explicitement au "Tai Taiko Ho", un des chapitres du "Eihei Shingi" de Dôgen, qui exige des disciples de "rang inférieur" un respect et une obséquiosité rigides, quasi militaires envers les moines de rang supérieur. Que cet ancien texte puisse être totalement inadéquat et atavique pour la société d’aujourd’hui, qui est très différente de celle du Japon médiéval, ne semble pourtant pas être l’objet d’un quelconque souci. Jusqu’ici, il n’y a pas eu de discussion sur ce sujet ni de volonté quelconque de réflexion auto-critique.

 

III. Méthodes de contrôle de l’esprit

La liste suivante des choses que j’ai vécues à l’AZI n’est pas exhaustive. Je n’ai fait que coucher ce qui m’est immédiatement venu à l’esprit et ce que je trouve le plus remarquable après avoir lu certains livres critiques sur les techniques de contrôle de l’esprit qui sont utilisées dans les sectes (par ex.: "Combatting Cult Mind Control" par Steven Hassan et "The Guru Papers - Masks of authoritarian power" par Joel Kramer & Diana Alstad). J’ai donc, non seulement résumé ce qui se dit "officiellement", mais j’ai également ajouté mes idées sur ce qui se passe réellement.

1. Au cours des initiations et des journées d’information, lorsqu’on explique le Zen à une audience intéressée, l’accent essentiel est mis sur les aspects bénéfiques de la méditation Zen sur le corps et l’esprit. Les maîtres ou les dirigeants se réfèrent souvent aux examens scientifiques qui prouvent les effets positifs et sains de Zazen. On fait remarquer que cette pratique est exactement ce qui a mené le Bouddha historique à l’éveil, et qu’elle peut mettre un terme à toute souffrance. Qui plus est, on insiste sur le fait que le Zen lui-même n’est ni du Bouddhisme, ni une religion ni une philosophie. N’importe qui peut le pratiquer sans égard à ses croyances religieuses. Certains dirigeants peuvent se montrer brillants lors des conférences en répondant aux questions, posées à partir de la perspective relative et quotidienne, avec des réponses provenant du point de vue absolu du Bouddhisme, et vice-versa. Ainsi minent-ils la compréhension apparemment limitée de ces interrogateurs les laissant souvent profondément impressionnés et stupéfaits.

Cependant, on ne mentionne jamais le fait qu’il ne s’agit pas simplement de méditation, mais que la pratique offerte par l’AZI est chargée d’un, et encadrée par un système idéologique. Ce qui signifie par exemple, que des cérémonies ont lieu deux fois par jour avant le déjeuner et avant le repas du midi, qu’on chante des sûtras en japonais, qu’un type particulier de vêtements (kimono ou kolomo) est porté, qu’on utilise des tas de symboles religieux, que des ordinations de "bodhisattva" et de moine/nonne ont lieu. On vous donne des "noms dharmiques", et les gens se rasent la tête. De plus, de nombreux enseignements sont donnés sur la base de la secte Deshimaru avec le "Shôbôgenzô" de Dôgen comme "bible" définitive du Zen correct. Si l’on y regarde de plus près, il n’y a réellement aucune différence en substance d’avec une religion. Toute la routine quotidienne est réglée par un horaire méticuleux qui ne laisse aucune place aux pauses ou au temps libre. Il n’est pas non plus permis de quitter le "dôjô" (salle de méditation; endroit dédié à Zazen) pendant la méditation ou de sauter la méditation sauf pour cause de maladie. Développer la prétendue liberté ou indépendance à l’intérieur d’un environnement de contrôle total n’est possible, cependant, qu’en intériorisant tout le système. Les personnes qui désirent acquérir cette liberté devraient par conséquent tendre à adopter ce système ou le quitter sous un bref délai. Ce qui fait que, développer l’esprit recherché du "lâcher prise" est en fait lié à la condition préalable d’adopter un système de croyance, également.

2. Une autre explication trompeuse est ce que j’appellerais mettre en équation une expérience émotionnelle particulière en tant que "preuve" d’un système de croyance complexe. Pour le comprendre, il est important de savoir que la pratique intense de la méditation ("Zazen") déclenche généralement des émotions très fortes et spécifiques, spécialement lorsqu’on le fait dans un grand groupe et dans des circonstances qui ne permettent pas de les ventiler. La plupart des personnes qui pratiquent Zazen connaissent ce sentiment, car il est probablement la raison pour laquelle ils continuent. Nous appelons souvent cet état "moment fort de sesshin" ("sesshin-high", en anglais) et il est possible que certaines personnes puissent devenir des sortes de "junkies de l’énergie" par Zazen. Cette expérience émotionnelle particulière est cependant étiquetée et vendue en tant que "retour à l’état originel du corps et de l’esprit", comme l’ "état le plus élevé" ou "l’esprit du Bouddha". Faute d’autres explications plus rationnelles, les pratiquants tendent à gober cette explication et à endosser l’idéologie complexe qui est liée à cette expérience particulière. Qui plus est, cette expérience est considérée comme "preuve" de l’exactitude de l’idéologie qui y est habilement appliquée ("la preuve par le recadrage") Bien qu’une expérience émotionnelle particulière ne soit jamais qu’une expérience émotionnelle particulière, ni plus ni moins, conserver son propre système de croyances dans ces conditions devient presque impossible. L’énergie et la dynamique de groupe exercent une très forte pression à la conformité et doivent mener tôt ou tard à une pleine conversion. Cette sorte de méditation tend donc à "avaler" les gens, et plus particulièrement les plus jeunes qui sont à la recherche de certitudes ou d’une expérience de groupe. Souvent, les gens qui se trouvent dans cet état émotionnel particulier demandent à être ordonnés "bodhisattvas" ou moine et nonne. Cette requête leur est généralement accordée avec plaisir, quoiqu’il soit assez évident que ces personnes sont en quelque sorte "saoulées" et emportées par la dynamique de groupe. Elles sont loin d’être dans un état d’esprit "normal". Une fois qu’elles sont ordonnées, elles peuvent se trouver confrontées à de plus hautes attentes, pour prendre plus de responsabilités et s’engager plus intensivement avec le but de répandre Zazen. Ces faits, à mon avis typiques, sont totalement celés ou minimisés devant les nouveaux et les membres les plus ordinaires.

3. La création d’un dualisme caché: L’énergie que cette pratique déclenche habituellement ainsi que l’explication que Zazen serait le plus haut état d’esprit qu’on pourrait atteindre ("en Zazen, vous êtes Bouddha ou Dieu") ont d’autres conséquences, aussi. La plupart des membres développent souvent l’attitude que les affaires de la vie quotidienne comme la famille, les amis, le travail et la carrière sont inférieurs à cette pratique. On soutient toujours que les actions de la vie quotidienne sont très importantes. Le fait est, pourtant, que les membres sont louangés et reconnus strictement en fonction de leur engagement pour Zazen. Plus un membre coupe ses liens sociaux, par exemple en passant tout son temps libre dans les sesshins de week-end, plus il est récompensé et louangé par le maître. Aussi, plus on se concentre sur Zazen, et plus on reçoit de "responsabilités". Ce qui, en retour, conduit à être occupé en permanence et à n’avoir plus de temps pour réfléchir sur sa propre position dans la vie. Le message sous-jacent est très clair: il est bien de laisser le monde séculier derrière soi et de mettre toute son attention à suivre le maître. Bien que l’altruisme, l’abandon de soi et la non-discrimination soient constamment prêchés, cette idéologie contient un jugement dualiste caché qui est lui-même bien plus dangereux en vertu de son caractère caché.

Un des problèmes auxquels ceci mène, c’est que nombreux sont ceux qui, de retour chez eux après un week-end de sesshin, ont de sévères difficultés à se réadapter à la vie sociale. Pour échapper au monde social présumé "inférieur" avec toutes ses difficultés, on est tentés de retourner aux sesshins de week-end de plus en plus souvent, pour finir par y consacrer tout leur temps et leur argent. Ils croient que la vie de sesshin a un effet purifiant et doit représenter le "monde parfait". On leur explique que, parce qu’on pratique Zazen, on doit développer un esprit sans égo et non-dualiste, mais en réalité, on maintient et développe une "représentation du monde" dualiste. Elle n’est que cachée et détournée vers un autre objet, mais elle n’est certainement pas abandonnée. Si on y réfléchit de manière critique, l’état désiré de sans-égo ne peut absolument pas être atteint par quiconque. A quelques moments pendant la méditation, ça doit pouvoir être possible, mais immédiatement après la méditation, l’égo réapparaît et se manifeste. Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a personne qui ait jamais été vu ayant atteint cet état de façon permanente. Le Bouddha historique l’affirmait pour lui-même, mais il est désormais impossible de le prouver. Encore une fois, un sujet de croyance est vendu comme étant un fait accepté et prouvable. Comme tout le monde ressent ce décalage, qui signifie qu’on est loin d’être sans égo, on tend à se blâmer soi-même et à conclure qu’il faut pratiquer d’avantage. Comme il n’y a que le "maître" qui puisse certifier un quelconque progrès sur la voie spirituelle, les pratiquants deviennent de plus en plus dépendants, au lieu de développer l’indépendance et la liberté.

Cependant, si on examine ces "maîtres" ou ces disciples anciens qui pratiquent Zazen depuis de longues années, voire quelque décennies, on en peut pas ne pas remarquer qu’ils ne sont en rien meilleurs que n’importe quelle personne normale. Pour ce qui est de leur comportement, il est souvent bien pire que celui des débutants. Plus haut on monte dans l’organisation, plus on se dégage des règles qui sont, dans le même temps, imposées strictement aux autres. Par exemple, parmi les disciples anciens et ceux qui se font appeler "maîtres", la consommation excessive d’alcool est plus que fréquente. Sans vouloir se montrer moralisateurs, on peut constater de nombreux décalages entre ce qui se dit et ce qui se fait réellement. Par exemple, en ce qui concerne le travail quotidien appelé "Samu" (ce qui veut dire service), il est très rare de voir un maître ou un ancien y prendre part. Quoiqu’on insiste beaucoup sur l’importance du samu, ils n’y participent pas, disant qu’ils ont des tâches "plus importantes" à accomplir. En même temps, on enseigne aux pratiquants que toutes les tâches ont la même importance et que la différentiation entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas serait une vue erronée due à une "mauvaise" pratique.

4. L’un des outils les plus puissants pour influencer les participants est l’enseignement ("Kusen") qui a lieu pendant la méditation elle-même. Ceci signifie que les gens sont assis face au mur et méditent, pendant que le dirigeant s’assied dans leur dos, face à la salle et donne un "enseignement" oral. Ce discours dure généralement de 10 à 40 minutes ou plus pendant chaque période de Zazen. Pour la plupart des débutants, ceci est une "distraction" sympa parce que Zazen est long, généralement douloureux pour les genoux et qu’il peut sembler ennuyeux. Ce dont ils ne se rendent pas compte, c’est que par cette méthode, on induit une idéologie très complexe directement dans leur esprit. Pendant Zazen, on se fait admonester en permanence de se concentrer sur sa posture et de ne pas suivre ses propres pensées. Que l’on soit ou non d’accord avec les "enseignements", au bout d’un moment, on quitte généralement toute résistance possible. Pendant une longue et pénible période de méditation, en se concentrant sur sa propre posture, il est tout simplement impossible de maintenir sa propre conscience critique. Donc, finalement, on démissionne et on laisse tout ça détremper sur nous.

Deshimaru justifiait le Kusen en disant qu’il implantait des "semences de sagesse" dans l’esprit de ses disciples et que son enseignement valait mieux que les pensées de ses disciples. Aujourd’hui, lorsqu’on pose la question, le rôle du kusen durant Zazen est toujours minimisé. Les dirigeants expliquent généralement que le kusen sert simplement à maintenir la concentration, à interrompre le flot des pensées personnelles pendant Zazen, ou à aider à mieux comprendre et organiser nos pensées.

Ceci n’est cependant pas vrai du tout: Le kusen a l’effet d’une substitution pure et simple des pensées et du système de valeurs personnelles. C’est une sorte de "méditation guidée" et une méthode pour introduire des messages dans l’esprit des autres dans une situation où ceux-ci ne peuvent décider s’ils doivent les accepter ou pas ni poser la moindre question critique. Il pénètre profondément dans l’inconscient où il continue à travailler et a donc un effet à long terme de "sur-échantillonnage". Les dirigeants eux-mêmes y font parfois allusion comme le "pouvoir du kusen". Généralement, les adhérents tiennent pour acquis que le kusen est l’expression du "vrai Dharma" et donc tendent à "gober" l’enseignement et à oublier toute pensée critique. Au temple Zen "La Gendronnière", il y a habituellement de 300 à 450 personnes qui participent aux sessions du camp d’été. Dans le dôjô, ils sont soumis à une indoctrination incessante et à la substitution de leurs idées jusqu’à quatre fois par jour. Ils sont vraiment convaincus qu’en ce faisant, ils vont développer leur personnalité. Ils croient qu’ils avancent sur la Voie, alors qu’ils sont ouverts à la manipulation à grande échelle. Il y a un exemple impressionnant de la façon dont fonctionne l’indoctrination dans le fait que la plupart des anciens disciples continuent à agir comme si Deshimaru se tenait en fait derrière eux ou se trouvait dans leur tête en train de donner des instructions. Pour toute action ou question ils se réfèrent à ce que maître Deshimaru aurait présumément pu dire ou ne pas dire, ce qui leur fournit en même temps une justification, qui ne peut en aucun cas être mise en doute par quiconque. Quoiqu’il y ait désormais plus de 15 ans que Deshimaru est mort, il semble être présent partout. Des portraits de lui sont pendus partout. Tout les matins après Zazen, une procession se rend à sa tombe où les gens se prosternent devant son image. La vénération omniprésente pour maître Deshimaru dépasse largement la mesure de respect qu’on pourrait ressentir normalement et raisonnablement pour nos ancêtres. A mon avis, il y a là de clairs indices d’un culte de la personnalité. Parfois des nouveaux arrivants s’en plaignent également. Il est sidérant de voir à quel point de puissance et d’efficacité Deshimaru a réussi à "s’implanter" dans l’esprit de ses disciples.

Par contraste avec l’insignifiance prétendue du kusen, lorsque son objectif est expliqué aux autres, les dirigeants accordent, eux, beaucoup d’importance à leurs propres enseignements. Ils veulent qu’ils soient notés correctement, enregistrés, vendus, et ensuite disséminés. Il y a généralement deux personnes qui sont désignées pour noter et enregistrer le kusen qui a lieu pendant Zazen, un pour le français et l’autre pour une autre langue dans laquelle le kusen doit être traduit simultanément. J’ai déjà vu trois personnes en train de noter le kusen pendant la méditation. Le paysage ressemblait d’avantage à une conférence de presse qu’à une assise "sans signification", sans buts et sans intentions. Qui plus est, les responsables de dôjôs sont fortement encouragés à lire les enseignements de Deshimaru et de s’en servir comme kusen dans leurs dôjôs. L’une de leurs tâches principales est d’encourager les nouveaux à devenir membres de l’AZI et de prendre part aux sesshins. Les résultats du prosélytisme sont généralement vus comme la mesure de la qualité et de l’exactitude de la pratique et sont récompensés par une approbation expressive, par exemple, par un placement à la "table du godo", pendant les repas.

5 - Le "mot-clef" magique utilisé à tous les bouts de phrase est "égo". C’est l’égo personnel qui doit être surmonté. Le sans-égo et l’abandon total de soi-même est considéré comme la valeur atteignable la plus haute sur la voie spirituelle. Ceci a pour conséquence que toute expression du libre arbitre qui dévie de la volonté du maître ou des dirigeants sera jugé comme égoïste et pas en accord avec la Voie. Evidemment, la volonté des maîtres et des dirigeants n’est pas égoïste car ils prétendent exprimer le "Dharma" et se situer au-delà des conceptions dualistes et personnelles. Presque toujours, la situation personnelle, sociale ou familiale, très complexe d’une personne qui ne semble pas "être dans la ligne" de l’idéologie est réduite à la simple affirmation que ces personnes ne suivent que leur "égo".

6 - Alors que de suivre l’AZI ou l’un de ses dôjôs est une décision libre, il n’existe aucune raison légitime reconnue de s’en aller. Le désir de s’en aller ou de rejoindre un autre groupe est toujours critiqué comme "égotique" et "égoïste". Durant les neuf ans que j’ai été membre de l’AZI, je n’ai jamais entendu quelqu’autre commentaire à propos de quelqu’un qui quittait le dôjô, à part qu’il ou elle y était pousé(e) par de "sévères problèmes personnels", ou par les oeuvres néfastes de l’ "égo". Jamais ça n’est respecté en tant que l’expression du libre arbitre de la personne qui s’en va. Qui plus est, cesser Zazen est décrit comme la pire solution de toutes, puisque cela doit exacerber le karma.

7 - Les enseignements qui sont dispensés sont absolument inattaquables. Les questions critiques sont toujours rejetées et renvoyées au demandeur. C’est toujours son "égo" et son manque de compréhension qui lui fait poser cette question. Le maître ne commet jamais d’erreur. L’idéologie a toujours raison. Bien qu’il soit permis de poser des questions dans un cadre formel, dans lequel le demandeur s’avance devant tout le groupe, s’incline et s’agenouille devant le maître, il est impossible de soumettre l’idéologie à la critique rationnelle. Par exemple, il serait répondu à une question rationnelle par l’affirmation qu’il ne faut pas lire autant. Ou bien, on va demander au demandeur de dire clairement où se situe son problème concret. Les autres questions sont déconsidérées comme étant trop abstraites. La réponse courante à quelqu’un qui, en fin de compte, n’est pas convaincue, sera: "Continuez Zazen et vous comprendrez". Zazen devient donc la solution finale pour tous les problèmes possibles qu’on puisse rencontrer. S’il y a un problème, c’est qu’il y a une "erreur" dans la pratique. Une question rationnelle est toujours traitée en tant que signe de non-éveil ou d’illusion. Les maîtres minent avec une maîtrise consommée la confiance en soi de tout poseur de questions. Ces sortes de "réponses", de concert avec la pression de groupe, font douter le questionneur de sa propre compréhension plus que des enseignements du maître.

Ce qui n’est pas admis ou dit, c’est qu’il est très incorrect et pas du tout oeuvre de compassion que de renvoyer un problème au demandeur et de se placer au-delà de tout questionnement. Les maîtres prétendent que leurs enseignements ne sont pas des "opinions" et ne sont pas le résultat de leur pensée rationnelle, mais les expressions du "Vrai Dharma". Les mots proclamés du "vrai Dharma" sont censés provenir directement de la sphère de "l’au-delà de la pensée". Bien que, dans la plupart des cas, les maîtres lisent un texte qu’ils ont soigneusement préparé et écrit auparavant. Finalement, ils n’oublient pas que leurs dires sont enregistrés et écrits. Si on devait néanmoins avoir l’audace de comparer les commentaires rendus par les dirigeants pendant leurs kusen aux textes bouddhiques originaux, on peut facilement remarquer que les textes d’origine sont arrangés et faussés, en ce qu’ils ne sont jamais interprétés qu’en faveur de Zazen et de l’idéologie de l’AZI. Ceci s’applique particulièrement aux commentaires du Shôbôgenzô de Dôgen par Deshimaru. Historiquement parlant, une partie des enseignements sont plus que discutables et valent bien un examen minutieux. Ceci ne fait pas seulement référence à leur utilité pour la vie quotidienne, mais aussi à leur exactitude. Des développements tels que le "Bouddhisme critique" n’ont pas encore atteint l’Europe. Lorsque j’ai discuté de ceci avec un des maîtres français, sa réponse a été que les Japonais ne comprenaient rien à Dôgen! A part l’arrogance d’une telle affirmation, on voit que, tout comme au Japon, la doctrine exprime clairement un mini-monde de sectarisme "Dôgen-centrique" dans le Zen Sôtô (cf. W. Bodiford: Zen and the Art of Religious Prejudice, Japanese Journal of Religious Studies 1996 23/1-2, p. 22).

8. - Les maîtres savent parfaitement jouer avec les dynamiques de groupe et avec les émotions, également. Puisque tout le monde est concentré sur ce que dit ou fait le maître, celui-ci n’a souvent pas de se critiquer lui-même. Ainsi peut-il toujours avoir l’air libéral, ouvert et gentil envers tout le monde. Cependant, une apparence confuse, une mine étonnée ou un seul mot de mécontentement suffisent pour déclencher une critique et des réactions virulentes parmi ses disciples dévoués qui accomplissent subséquemment le boulot pour le compte du maître. Une simple "erreur" sans importance peut ainsi avoir pour conséquence qu’on puisse se faire reprendre ou réprimander par jusqu’à dix personnes, voire d’avantage. La création d’une pression de groupe se produit presque toujours avec la connaissance et l’approbation tacite du maître. Il n’a pas besoin d’intervenir tant que tout se produit de la façon désirée. S’il y a un problème, il peut apparaître comme une ami "détaché" et "non-impliqué". La même tactique fonctionne bien dans l’autre direction également. Une louange expressive du maître mène immédiatement à une meilleure réputation parmi les disciples. Il est intéressant de constater que les personnes les plus intelligentes et ambitieuses dans la vie de tous les jours obtiennent les fonctions les plus élevées. Au lieu d’être libérés de leurs attachements, les mêmes vieux schémas de comportement se renforcent et sont habilement utilisés aux fins de l’organisation. Beaucoup de ceux qui occupent des positions d’autorité ainsi installés deviennent en fin de compte plus rigides et surchargés de l’obligation de jouer un rôle qui ne leur va pas. Ils sont utilisés à leur insu en tant qu’instruments sans que leur vrai problème soit considéré.

Évidemment, ce comportement est interprété en tant qu’avancement sur la Voie parce qu’on ne suit plus son propre égo. Ce qui se produit, en réalité, c’est, à mon avis, qu’on suit l’égo d’une autre personne qui, quoique considérée comme totalement sans égo, joue toujours un rôle. Les mécanismes décrits contrastent aussi très fortement avec les soi-disants amour et compassion inconditionnels. Il existe un très subtil système de récompenses et de punitions qui ont toutes à voir avec le don et le retrait de l’amour et de l’attention. Critiquer le maître ou l’idéologie conduit à un retrait immédiat des autres membres du groupe voire même à leur agressivité déclarée. En fait la prétendue profonde amitié spirituelle que l’on peut ressentir est très fragile parce qu’elle n’est basée que sur une idéologie communément partagée. Elle cesse aussitôt qu’on s’en distingue ouvertement. D’anciennes amitiés de longue date tournent même à l’inimitié et à agressivité.

On pourrait, bien évidemment, prolonger cette liste. L’énumération des problèmes sujet à critique n’est pourtant pas mon premier objectif. Ce que je voulais montrer, c’est que même dans des groupes bouddhistes, on applique des méthodes qui appartiennent aux méthodes classiques de "contrôle mental", comme par exemple, ce qu’on sait du livre de Steven Hassan (cité plus haut). Il est important de voir que ces méthodes fonctionnent parfaitement, peu importe qu’elles soient appliquées par une secte destructrice ou par un groupe aux intentions apparemment bonnes et honorables. L’aspect répréhensible de ces méthodes ne se situe donc pas dans les intentions pour lesquelles on les utilise, mais dans le fait que leur but est de changer les gens à leur insu ou sans leur consentement préalable, ce qui conduit à créer une identité artificielle ou fausse pour les personnes en question. Donc, ces méthodes contredisent de façon inhérente l’idée d’un développement spirituel authentique et devraient être abandonnées ou au moins révélées de façon à les libérer de leurs effets préjudiciables.

 

IV. Comment j’y suis arrivé et comment j’ai fini par partir

Avant de connaître le Zen, j’avais déjà eu des expériences de méditation, de yoga et d’autres méthodes de relaxation. J’ai toujours été intéressé à aller au delà des limites habituelles de mon esprit et de ma personnalité. Dans tous les livres que j’ai lus sur le Zen, ce dernier était hautement décrit comme étant le moyen plus pur, le plus rapide, le plus directe et le moins susceptible de compromis pour atteindre le Satori, la libération et la véritable "Bouddhéité". J’ai donc voulu voir ce que ça pouvait être. Après ma première expérience de Zazen, j’ai été très impressionné par l’étrange atmosphère du dôjô et par la rigidité de la posture. J’ai cru qu’il était naturel que plus la pratique était difficile, meilleurs devaient être les résultats. Quoique Zazen ait été très douloureux pour les genoux, Zazen procurait une expérience sans pareille, que je n’avais jamais connue auparavant. J’ai décidé d’approfondir ma pratique et je me suis rendu aux sesshins de plus en plus souvent. Dès ma première expérience de Zazen, la période de méditation a été chargée des enseignements oraux (Kusen) de l’instructeur assis derrière moi. J’ai fini par m’y habituer et à considérer cela comme normal. Comme on nous inculquait ouvertement que tous les enseignements pouvaient — et devraient — être vérifiés par l’expérience non-différée, j’ai eu tendance à ne pas les examiner de façon trop soupçonneuse. De plus, en lisant différents livres sur le Zen, il me semblait que le Zen était absolument exempt de tout soupçon d’être une secte. Ce qui fait que je me suis de plus en plus impliqué dans l’organisation, adoptant inconsciemment son idéologie. En faisant équivaloir l’expérience émotionnelle sans pareille du Zen avec la preuve d’un système complexe de croyances, j’ai considéré cette idéologie comme étant la vérité. Et pour répéter cette expérience, dont je croyais qu’elle était la "vraie Voie", j’ai pris en compte toutes les contradictions et tous les décalages susmentionnés. Je les ai constatés pendant plusieurs années, mais, comparés à la "pratique du Bouddha", je ne leur attachait pas l’importance requise. Avec le recul, je ne peux expliquer ceci que par l’efficacité des techniques de contrôle mental pour étourdir l’esprit critique.

Le point de rupture est survenu lorsque j’ai accidentellement lu le livre "Zen at War" de B. Victoria et découvert que plusieurs des maîtres hautement admirés de notre lignage Zen étaient apparemment des meurtriers et des bellicistes. Le maître à qui j’ai présenté ce livre a tenté de minimiser la chose avec des arguments ridicules, en me mentant à moi et à d’autres. A partir de cette expérience plutôt dégrisante, j’ai commencé à faire ma propre enquête et à ne plus me fier à ce que disaient les autres. Et plus j’ai cherché, et plus j’en ai trouvé. Par exemple, j’ai découvert que beaucoup de choses qui nous avaient été dites étaient soit simplement fausses, soit basées sur des croyances très douteuses. Je me suis tout soudain rendu compte de combien je m’étais éloigné de ce que j’avais voulu faire à l’origine avec le Zen. Je ne voulais pas adopter une idéologie, en fait. Je ne voulais pas devenir plus rigide au lieu de plus ouvert. Je ne voulais pas sacrifier tout mon temps libre, ma vie privée, mes amis, mon travail, mon argent, pour l’amour de Zazen. Et je ne voulais pas non plus devenir un "gourou" moi-même. Ce n’était pas ce que j’étais venu chercher. En me rendant compte de l’étendue de la fausse identité qui avait été construite, j’ai décidé de partir. Après quoi, j’ai ressenti un énorme et durable soulagement. Je n’avais peut-être pas compris le "Zen correct", mais je me sens néanmoins bien mieux maintenant. Ceci me prouve suffisamment que j’ai pris la bonne décision en partant. Je profite de ma liberté retrouvée, mais je suis désolé pour tout ceux qui sont toujours pris dans l’AZI et qui vont peut-être dans une direction qu’ils n’avaient pas choisie.

 

V. Quelques conclusions

La pratique du Zen dans le cadre de l’AZI est bien plus qu’une simple pratique de la méditation assise. La méditation qui y est offerte est chargée et sertie d’un système idéologique et autoritaire complexe qui est insidieusement implanté dans les participants tout en l’étiquettant "vrai Dharma". Je ne veux pas critiquer le Zen ou le Bouddhisme en général, mais je pense que les problèmes que j’ai tenté de décrire pourraient tout aussi bien concerner d’autres groupes de Zen en Occident. Selon moi, la méditation est une bonne chose et je la recommande fortement. Les problèmes surgissent lorsqu’une idéologie ou un système de croyance y est ajouté en utilisant des méthodes de contrôle mental et sans que ça soit clair dès le départ. C’est d’autant plus important que le système de croyances de l’AZI est censé se situer au-delà de la critique rationnelle. N’étant pas bouddhologue, je ne puis formuler ma critique du point de vue religieux. J’ai néanmoins de sérieux doutes sur le fait qu’une croyance non-critique dans une autorité finale qui serait inattaquable par des arguments rationnels puisse vraiment aider qui que ce soit. Le désir de s’appuyer sur un père magistral qui, en échange d’un abandon et d’une soumission totale, garantit une certitude absolue est, à mon avis, une régression dans les désirs infantiles. Il est régressif en ce que le maître aurait tendance à intensifier et à renforcer les liens entre ses disciples et lui-même, ce qui entretient et renforce l’état de dépendance, alors que des parents aimants éduquent leurs enfants afin qu’ils deviennent totalement libres et indépendants d’eux.

Ce n’est pas que je veuille miner la confiance que les pratiquants ont envers d’autres et en particulier leurs enseignants. Je pense que la confiance en soi et envers les autres est importante pour toute croissance personnelle. Cependant, la confiance aux autres sans esprit critique, mélangée au manque de confiance en soi n’est pas une base de progrès véritable, mais au contraire est à mon avis condamné à l’échec. La structure de fonctionnement interne de l’AZI, telle que décrite ci-haut, peut être donnée en exemple d’une société totalitaire en miniature. Ceci devient très clair si l’on imagine d’appliquer ses règles de fonctionnement à la société réelle. Ce qu’elle offre n’est donc absolument pas quelque chose de nouveau et n’est pas un modèle d’ordre social qui puisse résoudre les problèmes du monde. Je ne puis donc pas recommander l’AZI ni l’un de ses dôjôs affiliés. Pour les débutants, intéressés à Zazen et en gardant à l’esprit les dangers que j’ai tenté de souligner, ça vaut bien une visite, pour apprendre la posture et la méthode d’assise, de respiration, etc. Mais pour ceux qui cherchent une pratique spirituelle responsable basée sur les enseignements du Bouddha: "Ne croyez pas ce que les autres vous disent, recherchez-en la preuve vous-mêmes"; alors l’AZI n’est pas le bon endroit. Je suis au regret d’avoir à le dire parce que la pratique de Zazen en elle-même n’est pas à blâmer. Et je ne veux pas non plus suggérer que les personnes qui sont activement impliquées dans l’organisation seraient malveillantes, au sens de ce qu’elles seraient au courant de ce qui se passe vraiment. Je crois que même la plupart des dirigeants jouent inconsciemment leur part dans le système en continuant simplement de faire aux autres ce qui leur a été fait auparavant. Malheureusement, ceux qui sont activement dans le système n’ont que peu de chances d’y voir à travers.

Je ne voudrais pas qu’on considère ce rapport comme une "vérité objective", non plus. Ce n’est qu’un court résumé de mes propres expériences personnelles et donc subjectives et doit être compris comme tel. Il y a pourtant deux choses que je voudrais faire remarquer: d’abord, je ne suis pas le seul à avoir quitté avec ces sentiments. J’ai parlé à d’autres ex-membres, et leurs expériences sont similaires à la mienne. Ensuite, le point crucial qui m’a finalement permis de m’en aller a été un libre accès et un libre débit d’information en provenance de tiers. Je crois que les techniques de contrôle mental de l’AZI tiennent et s’écroulent avec la possibilité de contrôler l’information. C’est finalement une des raisons pour lesquelles j’ai décidé d’écrire ce rapport. Je voudrais encourager les autres, en particulier ceux qui sont impliqués dans l’AZI ou des organisations similaires, à faire le bilan critique de leur situation sur la base de toute information disponible. J’espère que ce rapport pourra au moins dans une certaine mesure contribuer à cet objectif.

Mars 1999

Ralf Halfmann

r.halfmann@usa.net